
Elles sont filles ou bâtardes de leur mère. Ce récit court et poignant nous offre les mots d’une mère à sa fille sur plusieurs générations sous forme de monologues poétiques et vibrants. Car les histoires d’hier ont une importance sur la construction d’aujourd’hui. Quand la culpabilité et la honte d’une femme se transmet jusqu’au pardon final de son arrière-petite-fille.
Un grand merci aux éditions Actes Sud Junior pour ce service presse numérique reçu cet été, bien avant sa sortie. J’ai sagement attendu pour vous en parler car vous pourrez le retrouver en librairie depuis le 9 octobre 2024.
L’histoire
“Bâtardes” commence avec une femme tondue lors de la Libération qui parle à sa fille encore bébé. Elle raconte la foule, la haine, la violence, l’humiliation, la peur qu’on lui retire son bébé si elle la lâche. Puis nous passons à ce bébé devenu mère à son tour qui parle à sa fille et cherche à la rassurer pour ne pas réveiller le père violent qui dort à côté. Elle lui raconte ses rêves, son mariage, son rapport difficile à ses parents avec un secret au coin de la bouche.
Puis arrive le moment où cette enfant à son tour parle à sa fille bébé avec son addiction à l’alcool, sa culpabilité de transmettre à sa fille, le rapport compliqué à sa mère dans sa prison dorée. Jusqu’à cette enfant qui parle à la première femme, qui découvre son histoire, la réhabilite et lui apporte la rédemption qu’elle n’a pas eu la chance d’avoir de son vivant.
Retour de lecture
“Bâtardes” est un court récit (80 pages) à la fois poignant et fort qui se lit d’une traite. Je ne connaissais pas l’autrice, Rachel Corenblit, et je découvre sa plume délicate et puissante. Le format ressemble à des vers libres d’une poésie. Ils sont le témoignage d’une femme à sa fille, de l’amour d’une mère à son bébé, du poids des secrets et de leurs impacts sur les générations suivantes. Un très beau texte qui se prêterait très bien à la lecture à voix haute pour mettre en voix les récits de ces femmes.
Rongées par les secrets
Tout commence donc avec Louise, 19 ans, tombée amoureuse d’un Allemand pendant l’Occupation. Et sauvagement punie pour cette romance qui a donné naissance à sa fille Mathilde. C’est à elle qu’elle s’adresse quand les hommes viennent la chercher et la brutaliser. Et la garde dans ses bras pour ne pas la perdre et la protéger de cette violence. A travers cette histoire c’est celle d’une femme punie pour avoir aimé alors que d’autres ont collaboré mais n’ont rien eu en retour. Car ils ont joué aux résistants de la dernière heure.
Louise raconte cet épisode de manière brute et vivante.
“La nuit frémit des bruits de la foule qui ne se dissout pas. Dans les rues, ils s’enivrent de vin, d’eau-de-vie, ils attendent les premiers chars et ils vont célébrer leur victoire, leur honneur retrouvé, leur courage, ces menteurs. Le courage d’enfermer quelques femmes dans des caves. Le courage de nous avoir huées dans les rues, de nous avoir rassemblées sur la place du marché, sous la halle, de nous avoir craché dessus, de nous avoir exhibées presque nues et ça les excitait tous.”
Louise à Mathilde – “bâtardes” pages 44 à 45.
Mais son humiliation n’est pas là. Car cet homme, Erik, elle l’a aimé et Mathilde est le fruit de cet amour. Un amour interdit qui l’oblige à enterrer cette histoire et à le taire à sa fille. Le premier secret commence et cette décision sera lourde de conséquence.
“Erik, c’est ton père. Son prénom, je vais l’effacer, petite, et pour toi, ce ne sera rien. Rien. Tu es la fille de rien. Il vaut mieux être la fille de rien que celle d’un Allemand. Un homme que j’ai tant aimé. Aimé à tout perdre. Tu es la fille de l’amour et cela aussi, je le tairai. Elle réside là, mon humiliation. Pas dans mes seins dévoilés, ma tête écorchée, le dessin de la croix gammée sur mon front, le crachat entre mes deux yeux reçu alors que je tentais de ne pas te perdre. Mon humiliation, elle est dans le renoncement du nom de ton père.”
Louise à Mathilde – “bâtardes” pages 45-46.
Bâtardes de mères en filles
Puis arrive Mathilde qui parle à sa fille de ses rêveries, de son envie de s’enfermer dans la littérature pour échapper à ce monde, de son mariage car les femmes doivent se marier, c’est ainsi. De tout ce qu’elle espère pour sa fille. Mais aussi de ses propres secrets. Comme le dira sa petite-fille Clara, tout ceci est un millefeuille de secrets. On tait les choses.
“Tu diras ce que tu voudras et j’en inventerai, des raisons, pour expliquer qu’entre toi et moi, la ressemblance est à moitié. Elle est où, la vérité ? On s’en fiche, de la vérité. La vérité, on la fabrique.”
Mathilde à Stéphanie – “bâtardes” page 22.
Révéler les secrets
C’est la mission que se donne Clara : dire haut et fort ce qui a empoisonné les femmes de sa vie. Pour leur donner pénitence, pour que ce secret n’ait plus de force, pour qu’elles passent à autre chose, pour qu’elles soient libérées. Alors elle va sur la tombe de son arrière-grand-mère pour que la chaîne s’arrête avec elle.
“Louise, je suis venue et je vais le prononcer à voix haute, ainsi toi et moi, on saura que le secret, il est éventé, il ne couvre plus rien. Il ne peut plus nuire à personne”.
Clara à Louise – “bâtardes” page 39.
Le conseil de la bibliothécaire
La collection “d’une seule voix” s’adresse aux adolescents (souvent dès 14-15 ans). “Bâtardes” est un très joli texte qui peut être mis en voix avec des élèves afin d’aborder différentes thématiques comme le poids des secrets, la transmission familiale, l’évolution des conditions de la femme etc. Envie d’autres sujets de société en littérature ado ? Visitez la page dédiée : société.
Retrouvez “Bâtardes” et les autres romans des éditions Actes Sud junior sur leur site : Bâtardes



















































